Le blanc n’est pas un silence. C’est une matière qui respire, un territoire qui s’étire, un sol où les formes viennent s’aimanter. Depuis longtemps, le blanc traverse l’histoire de l’art comme une promesse d’effacement ou de pureté, mais ici il s’impose comme une épaisseur sensible, un champ traversé de forces, de gestes et de récits. Le blanc devient une topologie : une manière d’habiter l’espace, de révéler ce qui d’ordinaire demeure sous la surface, de laisser se déployer les tensions, les rythmes, les fragilités.
Dans cette exposition, il n’est jamais neutre. Il accueille les présences, comme la silhouette suspendue de Ghany qui flotte dans l’air blanc comme dans une gravité inversée, un corps réduit à sa vibration essentielle, un souffle noir qui traverse l’espace. Le blanc devient ici une scène, un plan de suspension où les ombres elles-mêmes semblent hésiter à se poser. Cette même lumière, immobile et vaste, s’épaissit autour du corps photographié de Justin Dingwall, dont la peau diaphane devient une surface de lumière, offerte aux migrations de papillons qui redessinent une cartographie vivante sur l’épiderme. Le blanc se fait alors peau, membrane, lieu d’accueil du fragile.
Plus loin, le blanc devient fil, fibre, tissage, lorsque la matière d’Ange Dakouo se déploie en une trame souple faite de carrés et de nœuds, un tissu géographique où certaines zones se défient, d’autres se délitent, d’autres encore se recomposent. Dans cette architecture textile, le blanc vibre comme une respiration lente : il coule, il se détache, il se rassemble. Il rejoint ainsi les courbes noires en relief de Malika Agueznay, formes organiques et charnelles qui émergent du mur comme des organismes fossiles, des silhouettes d’un vivant premier. Elles s’élèvent du blanc pour rappeler qu’une forme peut être à la fois racine, algue, calligraphie, mouvement intérieur. Une présence dense qui dialogue avec le souffle de Ghany et la peau de Dingwall.
Face à cette trame, les formes angulaires d’Ahmed Hajoubi se dressent comme des volumes blancs, des masses découpées, des fragments d’architecture dont chaque plan semble prêt à basculer. Elles tiennent debout dans une tension silencieuse, à la frontière du geste et de l’équilibre. Son assemblage totemique de bois, de métal et de laine, transposé en un organisme clair, étire le blanc vers une matière plus vibrante : l’inflexion du fil, la rigidité du métal, la douceur de la fibre. C’est un blanc qui se heurte, qui s’empile, qui se laisse pénétrer par le hasard.
Et parfois, le blanc s’ouvre pour laisser apparaître une présence plus discrète encore, comme chez Amina Benbouchta, dont les objets, silhouettes ou fragments émergent du vide comme des murmures. Le blanc devient un seuil où l’intime affleure, où l’absence se densifie en présence, où la mémoire prend la forme d’une ombre claire. Ici, le blanc n’est plus seulement un territoire, mais un souffle intérieur. Il est lieu où l’on sent ce qui reste lorsque tout s’est retiré.
En réunissant ces œuvres, Topologies du blanc propose un parcours qui n’est pas linéaire, mais respiratoire. Le blanc circule, se densifie, se dissout, se tend, se déploie. Il relie les silhouettes de Ghany aux tissages de Dakouo, les corps de Dingwall aux formes organiques d’Agueznay, les structures de Morran aux volumes de Hajoubi, les apparitions de Benbouchta aux métamorphoses des papillons. Chaque œuvre devient un point dans une carte mouvante, un fragment d’une topographie plus vaste.
Dans cette exposition, le blanc n’est ni fond ni thème :
il est un monde.
Un espace à traverser.
Une matière à éprouver.
Une présence qui, silencieusement, nous regarde.
